Alexandre DAKICHE

L’Etat ne peut pas faire semblant de distinguer les nôtres avec des médailles empoisonnées !

Interview

Un fils de Harki exprime son ressenti concernant l'attribution des médailles

et lance un appel aux récipiendaires et aux représentants de l'Etat

Le Conseil des Harkis du Var (CHV) : Suite à la parution du décret du 20 septembre 2018 portant nomination et promotion dans l’ordre national du Mérite au profit de membres de la communauté Harkie, de nombreuses personnes de la communauté se sont élevées contre ces distinctions.

 

Vous-même, ainsi que d’autres personnes avez même initié une pétition contre ces distinctions.

 

Que traduit pour vous le fait que l’Etat ait proposé ces distinctions ?

 

Alexandre DAKICHE : Je tenais tout d’abord à vous remercier pour l’instant précieux que vous m’accorder, et en même temps que vous accordez à toute la communauté Harkie. C’est une question très importante, et oui en effet, j’ai fait partie des personnes qui, n’ayons pas peur des mots, ont été blessées. J’ai été personnellement blessé de savoir que certains des nôtres pouvaient aggraver la situation de la communauté Harkie déjà tellement fragile et tellement traumatisée.

Il s’agit d’un complot, d’une manipulation de la part malheureusement de l’Etat qui rajoute un drame au drame.

L’Etat, en 1962 désarme les Harkis, et puis en 2018, il désarme les enfants de Harkis en leur tendant un piège, en nommant dans l’ordre national du Mérite quelques enfants, alors qu’il a omis de remercier dignement leurs parents, autant que les pères que ces mères dont on parle peu.

 

Par ce geste, l’Etat aggrave sa situation : alors qu’il a déjà une épine dans le pied qui est devenue plus qu’un clou rouillé qui s’est infecté, à tel point qu’il n’y a presque plus possibilité d’amputer, il se met à essayer de nous enfoncer jusqu’à nous faire disparaître.

 

 

L’Etat français a désarmé, déshonoré, abandonné, humilié, déboussolé, déraciné nos parents, et puis maintenant, voilà que l’Etat s’attaque aux enfants de Harkis pour - pardon d’exagérer - les exterminer. Il s’agit d’une manipulation politique, une manipulation pour piéger ces pseudo-représentants en les décorant, en les médaillant, parfois en les aidant à titre plus personnel. C’est donc une grave faute qui ne va pas arranger la situation.

 

On est toujours obligé à un moment donné de réfléchir à ce que peut devenir une situation. En l’occurrence, ces manœuvres au présent, vont à terme, avoir des conséquences néfastes pour la communauté Harkie, mais aussi pour l’Etat qui aggrave son cas en agissant de la sorte.

 

Le CHV : Vous pensez donc que ces distinctions vont nuire gravement à la communauté Harkie. Mais comment ? Expliquez-nous pourquoi le fait d’accepter ces distinctions puisse nuire à la cause Harkie ?

 

Alexandre DAKICHE : Oui, je le pense pour plusieurs raisons.

 

D’abord, lorsque l’on respecte une personne ou un groupe de personnes, une communauté, on essaie à sa façon de lui accorder une attention, une considération. C’est pourquoi, avant de nommer ou de décorer ces personnes-là, il fallait au minimum consulter les principaux concernés qui ne sont autres que les familles de Harkis.

 

Personnellement, je fais partie de ceux qui arrivent à un certain âge, celui de la maturité. Lorsque l'on a été acteur de la cause, et sur le terrain, on sait parfaitement ce qui se passe et on connait la plupart des représentants ou des pseudo-représentants. On sait donc avec un certain degré de précision, qui a fait quoi.

 

Sur la liste des personnes qui ont été promues dernièrement, sur une vingtaine de personnes, je dirais qu’il y en aurait peut-être deux ou trois qui ont certainement œuvré dans l’intérêt général contrairement à la majorité.

Le procédé ? Commencer par se mettre en responsabilité, en qualité de prétendu président d’association, dans le but réel de soigner un égo personnel, puis, parvenir à se procurer certains « avantages » (subventions, emploi à la mairie ou ailleurs pour soi ou pour ses proches…) C’est une situation triste mais pourtant réelle. Heureusement que tous ne s’inscrivent pas dans cette logique et dans ces procédés, mais quel que soit le nombre des opportunistes, il n’y en a toujours trop, et cela nuit à l’intérêt général de notre communauté.

 

La deuxième conséquence de ces distinctions qui rejaillit selon moi, est la confusion de l’ordre et de la cohérence des choses.

En effet, avant de décorer des enfants de Harkis, il faut d’abord décorer les principaux concernés !

 

Le CHV : Vous considérez qu’il aurait fallu d’abord distinguer les mérites des membres de la première génération de Harkis, et éventuellement, et par la suite, ceux de la deuxième génération ?

 

Alexandre DAKICHE : Non, non, pardonnez-moi, ce n’est pas ce que je pense. Je m’explique.

C’est une première faute que de nommer des enfants de Harkis, car il faut d’abord distinguer, comme il se doit, les mérites des parents qui ont été les principaux acteurs de ce drame, et les principales victimes, autant les pères que les mères.

 

La deuxième faute est la manière dont tout cela a été réalisé. Il s’agit d’un arrangement préétabli. On a dit aux futurs récipiendaires « Vous allez être nommés, mais il faut que vous en fassiez la demande que l’on appuiera ». Pour cela, on a pensé à un certain groupe...

 

Tout a été prémédité, et puis les choses ont dû aller très vite puisque de très haut, il y a certainement eu ordre de donner quelques « compensations » à la communauté, compensations à moindre coût voire à coût inexistant, et compensations que l’on pourra publiquement faire valoir.

 

Troisièmement, de mon point de vue – qui est partagé par beaucoup de personnes - l’enfant de Harki ne doit pas être médaillé pour un fait qui relève de la normalité : celui d’avoir défendu la cause Harkie. Il a simplement défendu cette cause parce qu’il est concerné, et par respect et devoir pour ses parents, et par devoir pour ces enfants.

 

Ceci étant, si cette fille ou ce fils de Harki est doté d’un talent artistique, culturel ou économique, ou tout autre talent traduisant un mérite exceptionnel, c’est avec grand plaisir et la plus grande des fiertés qu’on le mettra nous-mêmes ses mérites en avant.

 

Mais dans ces conditions, cet enfant de Harki serait à l’origine de faits exceptionnels, particulièrement méritants qui justifient qu’il soit décoré comme toute personne de droit commun. Oui dans le droit commun. Je ne dis pas cela par hasard. D’abord parce que cela découle du bon sens et de l’objectivité, mais aussi parce qu’une distinction dans des conditions « normales » apporte toute la dignité et la fierté inhérentes à ce geste honorifique.

 

 

Je connais d’ailleurs beaucoup de Harkis émérites, chefs d’entreprise par exemple, qui malgré leur parcours exceptionnel, refusent toute médaille, car ils estiment ne pas avoir besoin d’être parés d’une médaille pour savoir ce qu’ils sont véritablement.

Et puis, a contrario, il y a des personnes qui pour exister, ont ce besoin profond d’être décoré, peu importe dans quelle condition. Peut-être se rappellent-ils qu’à l’école on donnait des bons points ?

 

Si on peut éventuellement expliquer – et non excuser – chez certains de nos amis, ce besoin de médaille pour exister, on ne peut pas ignorer d’autre part que certains le font également par calcul, pensant qu’une médaille est la clé de certaines portes malheureuses. A supposer que leur calcul puisse être juste, il est bien désolant de constater un tel procédé : vendre son âme pour une médaille…

 

 

Le CHV : A vu de votre position, vous n’auriez donc pas accepté une telle distinction ?

 

Alexandre DAKICHE : Je suis extrêmement gêné du fait que vous me posiez cette question !!! Si moi-même j’aurais accepté cette distinction ? Je préfère faire semblant de ne pas vous avoir entendu me poser cette question.

 

Le CHV : C’est une interview, aussi, nous retranscrirons notre question, et bien entendu votre réponse.

 

Alexandre DAKICHE : Accepter une médaille ? Non, avec un grand NON bien sûr.

 

Le CHV : Si vous aviez un message particulier à transmettre à nos compatriotes qui ont été récemment décorés, quel serait-il ?

 

Alexandre DAKICHE : Oui en effet, je souhaite leur transmettre un message, d’ailleurs je vous remercie de me donner l’occasion de leur faire même si je ne suis pas persuadé qu’ils sauront tendre l’oreille.

 

Je leur conseillerais très fortement, en imaginant qu’ils aient de la conscience, d’envoyer un message fort de sens et de symbolique en refusant ces médailles et en le faisant savoir publiquement.

 

Oui, j’ai bien dit ne pas accepter cette médaille, il n’est jamais trop tard pour bien faire, il n’est jamais trop tard pour réfléchir et avoir l’humilité de reconnaître qu’ils se sont faits piéger, et la meilleure réplique à apporter est de ne pas piéger les autres.

 

Ce serait là un véritable acte de courage et de dignité. A partir de là, un pardon devra leur être dirigé parce qu’en fin de compte, je les plains comme ils sont des nôtres. S’il était possible d’essayer de toutes nos forces de les raisonner de manière à ce qu’ils puissent par dignité, laisser le signe à nos enfants que nous ne sommes ni à vendre ni à acheter, ce serait une véritable victoire pour la communauté dans son ensemble.

 

Je souhaite également leur faire prendre conscience de la grave faute qu’ils ont commise, car en définitive, il n’y a pas, à ce jour, une seule ou un seul récipiendaire de ces médailles qui ait hésité ou qui se soit exprimé, au moins pour essayer d’expliquer à la communauté pourquoi ? Pourquoi ? La communauté Harkie a besoin de comprendre.

 

Le CHV : Vous pensez que la communauté Harkie a besoin de comprendre pourquoi des Harkis de la deuxième génération sont distinguées ? Comprendre quelle raison a amené l’Etat à le faire ?

 

Alexandre DAKICHE : Oui, la communauté a besoin de comprendre pourquoi tant d’honneur non mérité. Je n’exclus pas l’éventualité qu’ils puissent avoir des talents cachés, des mérites particuliers dans des domaines de droit commun. Mais il s’agit ici de mérites distingués dans le cadre de la cause « Harkie », et je renvoie à mon propos initial.

Je considère que recevoir une médaille qu’ils ne méritent pas, cela revient à voler une médaille. C’est rajouter un problème au problème, rajouter un drame au drame, alors que la plaie n’est pas fermée !

 

Le CHV : Si je vous suis bien, rendre symboliquement ces médailles, c’est ce que vous proposez pour contre-attaquer les manœuvres de l’Etat que vous évoquiez au début de notre échange ?

 

Alexandre DAKICHE : Oui j’aimerais tant mais je ne suis pas dans l’utopie. Il faudrait d’abord que tous les récipiendaires aient unanimement cette prise de conscience et le courage de le faire.

Et puis, il faudrait également amener nos Gouvernants à la raison, et qu’ils cessent d’aggraver la situation par ce type de manœuvre. Mais je pense que c’est impossible car l’Etat aurait trop à y perdre. Il ne s’aperçoit pas cependant qu’il alimente le mécontentement au sein de notre communauté qui, même si elle consacre du temps à combattre ce genre de procédé inacceptable, ne perd pas de vue ses objectifs en matière de reconnaissance et de réparation.

 

L’Etat n’a pas conscience du fait qu’il est en train de construire des futurs « gilets jaunes Harkis » puisqu’il s’imagine qu’avec toutes ces tromperies et ces complots, les Harkis, quelle que soit les générations, fermeront les yeux et les oreilles.

 

Non, tout cela rejaillira, car tout ce qui est fondé sur du mensonge et de la tromperie dans des situations aussi importantes, finit par se payer un jour. L’Etat n’a toujours pas compris qu’avec tout ce qui se passe dans le pays et dans le monde entier, tout le monde a besoin de vérité et de transparence.

 

Le CHV : Je vous pose la même question en ce qui concerne l’Etat, les pouvoirs publics : quel message aimeriez-vous leur lancer concernant ces attributions ?

 

Alexandre DAKICHE : Qu’il est encore temps de revenir sur ces distinctions. Vous connaissez l’adage : « faute avouée à moitié pardonnée ».

M. MACRON est arrivé au pouvoir avec peut-être la volonté d’apporter des réponses au drame Harki. L’erreur est que tout a mal été entrepris. Il a mis en place par le biais de la ministre [Ndlr : Geneviève DARRIEUSSECQ, ministre des Armées] un groupe de travail conduit par le Préfet CEAUX.

La mise en œuvre a été désastreuse : rien n’était fait dans une véritable transparence, et la compétence n’était pas au rendez-vous. Résultat :  tout est parti dans tous les sens, et rien de solide et de pertinent ne s’est construit. Et puis, cerise sur le gâteau, ou comme je disais le drame sur le drame, ce sont ces médailles.

 

Le CHV : Alors, si nous comprenons bien, votre état d’esprit est comme celui de la grande majorité de la communauté Harkie, ces distinctions seraient les distinctions de la division ?

 

Alexandre DAKICHE : Oui, vous avez dit le mot, et je me permettrais de rajouter, la distinction du déshonneur. Vous savez les Harkis ont toujours eu un engagement avec honneur, ce sont restés des personnes debout malgré le choc comme il n’en a jamais existé dans le monde entier. Malgré ces traumatismes, le mot « honneur » circule constamment au sein de la communauté. Malheureusement, circule dorénavant le mot « déshonneur », avec la circonstance aggravante qu’il a été commis par les siens. C’est grave. C’est triste.

 

C’est pourquoi, je supplie les nôtres de revenir sur ces distinctions, en faisant en sorte de ne pas les accepter, et de faire passer le message.

 

Je fais aussi un appel à notre Gouvernement pour revoir et corriger cette copie.

 

Dans tous les cas, nous sommes tous dans un élan, dans une synergie, pour en quelque sorte, leur enlever leurs médailles. Nous sommes bien déterminés à lever toute la symbolique qu’ils pensent détenir de cette médaille.

Au final, ils épingleront le support, si je peux m’exprimer ainsi, mais ce ne sera qu’un insigne et non une réelle décoration, car nous allons faire en sorte d’enlever à cette médaille tout son contenu. Ils demeureront parés d’un insigne, mais au fond il sera vide de sens, et surtout restera le gage du déshonneur.

Je fais partie de ceux qui se sont exprimés en saisissant le Président de la République. Je profite de l’occasion que vous me donnez pour rappeler également aux familles qu’elles ont raison d’être blessées, mais aussi en colère.

Je rappellerai à ces médaillés, que quoi qu’il en soit, que cela leur plaise ou pas, ils ont des comptes à nous rendre puisqu’ils ont reçu ces médailles en raison de leur prétendue implication exceptionnelle sur la question des Harkis.

 

Le CHV : Quelle serait la phrase de la fin ?

 

Alexandre DAKICHE : Nous avons des droits et des devoirs vis-à-vis de nos parents, et par rapport à nos enfants. Nous sommes une génération charnière et nous devons tout faire pour ne pas laisser un fardeau mais un flambeau à nos enfants. Il est de notre devoir de combattre ces injustices.

Il y a eu assez de drames dans cette guerre d’Algérie, dans ce désarmement, dans ce faux rapatriement, dans ces camps, tous ces Harkis massacrés en Algérie qui n’ont pas pu ni rester ni rejoindre la métropole, il y a des orphelins blessés à tout jamais, toutes ces mamans qui n’ont fait que pleurer mais qui sont restées combattantes… Non, on ne peut pas fermer le livre et clôturer l’histoire avec une médaille empoisonnée, non on ne peut pas et on ne veut pas !

 

L’Etat ne peut pas faire semblant de distinguer les nôtres avec des médailles empoisonnées !

"Ils ont des comptes à nous rendre puisqu’ils ont reçu ces médailles en raison de leur prétendue implication exceptionnelle sur la question des Harkis" A. DAKICHE

"L’Etat, en 1962 désarme les Harkis, et puis en 2018, il désarme les enfants de Harkis" A. Dakiche

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